Voir, voire regarder, s'arrêter, voire se reposer, poser des questions, comprendre, s'enthousiasmer, bref partager le bref passage. Marhba!

lundi 1 octobre 2007

MALEK HADDAD ET ANTOINE DE SAINT EXUPERY par Ahmed BENZELIKHA

Malek et Antoine
Ils étaient différents. Le Français de Lyon et l’Algérien de Constantine. L’un né au début du siècle, l’autre vingt ans plus tard. Pourtant que de fois ne se sont-ils pas rencontrés, dans les mots qu’ils marquaient, dans la sensibilité qui les marquait.
L’un était Antoine, l’autre était Malek, mais tous deux étaient des hommes, des frères dans le désert du monde, construisant « la citadelle des cœurs ». Au-delà des différences, somme toute bien ténues, c’est l’humanisme de l’un comme de l’autre qui les aura unis dans leur écriture et leurs positions. Soit le sens qu’ils ont voulu donner à leur œuvre et donc à leur vie, dans sa pérennité, à des générations de lecteurs, d’hommes.
Si les études critiques confirment que c’est souvent autour de l’engagement de l’intellectuel que les deux auteurs ont construit la trame de leurs récits et leur vision du monde, l’affective proximité du lecteur dessine, plus volontiers, une grandeur d’âme partagée entre les deux hommes. Malek et Antoine, sous leurs dehors bourrus, étaient aussi des petits Princes, porteurs de cette blessure de solitude, paradoxe de tous ceux dont l’élan vers les autres leur faisait découvrir l’abîme qui pouvait les séparer des cœurs endurcis ou malades.
Cette blessure, due à leur générosité, s’avérera béante, quand la guerre en lacérera plus profondément les chairs vives. Tous les deux souffraient de cette antinomie de leur nature et de leur réflexion qu’est la guerre. Celle-ci, qu’elle fût nazie ou coloniale, leur fut cruellement imposée, comme à tous les hommes justes. Et si le sergent de la guerre civile espagnole, qu’interpellait le journaliste Saint Exupéry, ne savait pas pourquoi il mourait, Antoine et Malek savaient que leur cause, qui était commune, était celle qui ferait que les sergents, comme tous les hommes, sauraient pourquoi ils devaient vivre et ne défendre qu’une seule cause : celle de la liberté et de la dignité.
Cette liberté et cette dignité, dont chacune des lignes des ouvrages de Malek était porteuse. Non pas de manière simpliste et réductrice, mais dans toute la complexité d’une problématique, qui, pour être celle d’une nation, se posait d’abord en termes humains, à l’échelle de l’individu. Cette dimension humaine de la guerre de libération et de ses déchirements affectifs et intellectuels est bien le propre de l’œuvre de Malek, toute de lucidité et de sensibilité, d’honnêteté intellectuelle.
Pour des hommes d’honneur (et la Déclaration du 1er Novembre le confirme, tout comme l’Appel du 18 juin), aucune guerre, aussi juste soit-elle, ne va de soi : le reconnaître n’est signe que d’intelligence de l’esprit et de noblesse de l’âme, n’en déplaise aux détracteurs. Ceux-là mêmes pour qui les valeurs de l’humanisme ne sont que des artifices « petits bourgeois ». Cet adjectif, présumé « infamant », sera d’ailleurs utilisé pour qualifier la démarche de Haddad, à qui on reprochera, pêle-mêle, sa réussite professionnelle, son soutien à Boumediène ou sa position vis-à-vis du français.
La mode dogmatique passée, du moins celle-là, les écrits de Malek Haddad demeurent, par une espèce d’ostracisme hérité, largement méconnu, par rapport à ceux d’autres écrivains de sa génération. De même, ceux de Saint Exupéry sont confinés dans une littérature d’action, au succès de petit prince ou à une vie passionnante, qui pourtant ne sauraient dissimuler la profondeur et l’importance de l’œuvre. Deux grandes œuvres, deux grands écrivains -
et deux grands journalistes engagés - mais, surtout, grands hommes à découvrir ou, plutôt,
à redécouvrir, dans leur déchirante actualité, qui est aussi celle de notre propre époque. « Ecoutez, ils nous appellent. » 

mercredi 20 juin 2007

ECOLE ARAGO par Ahmed Benzelikha

Il y a des lieux qui vous marquent pour toute votre vie. Vous les emportez avec vous, ou mieux: ils font partie de vous, indissociablement. Il en est ainsi de l'école Arago. C'est à Constantine, à Sidi Bouannaba, au dessus d'El Batha, à coté d'El Sayda, à flanc de la Grande mosquée le dominant de son minaret au dôme vert, que s'étend "Arago", toponyme consacré, qui n'a pas lieu d'autre précision.
Construit à la fin du XIX siècle l'établissement, porte la marque de son époque, austère, quelque peu solennelle, "Jules Ferryenne". Grande cour brique,en petites dalles longilignes , sur laquelle donnent de grands étages, s'étalant en larges couloirs balcons, portés par des collonnades, s'arc-boutant en arcades de voute au rez de chaussée.
Salles de classes lumineuses, aux fenetres immenses, où l'hiver venu, le poêle crépite et la cave..., où s'entrepose le bois coupé pour le chauffage, mais où se retrouvent aussi, les "fortes têtes", expiant leur fautes parmi, dit-on, les souris.
Les plafonds hauts, les cadres de portes étirés,le fer ouvragé, le bois et la fonte, sans oublier les encriers émaillés et la craie omniprésente. Ces matières de l'univers Arago, feront l'étrangeté de celui d'aujourd'hui. Arago est si loin, avec sa fontaine en coin, au débit si fort, sa cantine et le gros pain de campagne et puis, bien sur, la classe.

dimanche 3 juin 2007

Peuplades

Nous aurons à parler aujourd'hui, de peuplades, qui bien que héritières de brillantes civilisations, n'en sont pas moins dans un état de déliquescence complète dont tout esprit censé peut témoigner. En effet victimes de leurs croyances, tant religieuses, avec par exemple la doctrine laiciste, que paganistes, avec
par exemple le culte du progrès linéaire, sur lequel nous reviendrons, les traditions confrériques, dont celle, puissante, fondée sur des légendes artisanales moyenageuses et tant d'autres manifestations, qui interpellent les consciences soucieuses de la nécessaire harmonie, qui doit régner dans un monde qu'aujourd'hui nous partageons plus qu'hier.
Mais revenons, ne serait-ce que brièvement, sur ce culte du progrès linéaire, qui n'est en fait qu'une reprise de courants philosophiques étrangers, dénaturés par la propension de ces peuplades à la paresse intellectuelle, hormis quelques notables exceptions, qui ont tôt compris à notre contact l'inferiorité dans laquelle se complaisent leurs congènères.
Ce culte du progrès linéaire et ses corollaires en termes de cohésion, de cohérence, d'accumulation d'experiences et de savoirs, ne peut échapper à l'idée d'un actant de l'histoire (hier porté au pinacle, aujourd'hui tû lorqu'il s'agit de responsabilisation historique), installé dans un continuum historique, par ailleurs paradoxalement revendiqué.
Ces peuplades se disent, aujourd'hui, non responsables de ce qu'a "fait" une histoire dont ils se revendiquent et qu'ils revendiquent et dont ils sont, non pas seulement les héritiers, mais les continuateurs, les actualisateurs.
Notre mission est aujourd'hui claire, n'en déplaise à celui que je parodie : retrouver la raison.


Ahmed BENZELIKHA أحمد بن زليخة

samedi 2 juin 2007

Djenane el morkantia

Combien, parmi les passants au pas pressé, qui chaque jour enmpruntent, par centaines, les Allées Benboulaid, au centre de Constantine, sont ceux qui auront remarqué les grilles désormais closes du principal jardin public de l'aérienne cité ?

Le square Ben Nacer, anciennement Valée, mais de toujours connu sous l'appelation de "Djenane el morkantia" (Jardin des nantis), reflet de la stratification socio-toponymique, existait déjà au début de ce siècle. Se dressait alors en son centre, la statue conquérante d'un maréchal aujourd'hui oublié. Malgré la sculpture, le lieu fut vite adopté par les Constantinois. La belle et harmonieuse conception du square en faisait un havre de paix verdoyant, au milieu des trépidations citadines.

Que ne recelait ce jardin anglais, au charme désuet : Parterres, où des fleurs, aussi nombreuses que variées, s'offraient au ravissement des regards, en d'élégantes corbeilles chatoyantes. Arbres majestueux, à l'exemple de ces hauts palmiers, dominant jusqu'à l'imposant édifice abritant la maison de l'Agriculture, procuraient ombre et fraicheur bravant les plus chaudes journées. Allées larges et ombragées, que parsemaient des bancs, judicieusement disposés, invitant au repos et à la rêverie. Eau cristalline, qui perlait des parois d'une petite grotte de rocaille, alimentant un miniscule bassin antique, provenant de Timgad et orné d'amours chevauchant de fabuleux dauphins. Fontaine à pompe pittoresque, laquelle offrait généreusement, été comme hiver, une eau fraiche et désaltérante.

Mais ce jardin, c'était aussi tous ces enfants joyeux et turbulents, virevoltant, sur leurs bicyclettes louées pour un tour. Ces vieux retraités, aussi élégants qu'attachants, égrenant leurs souvenirs en de longues conversations. Ces familles, nombreuses les jours d'Aïd, venues cérémonieusement se faire photographier. Ces marchands de thé aux cheveux gris, mais au geste toujours vif, avec théière, brasero et petits verres.
Cette odeur de marrons grillés, les matins d'hiver. Ces sucreries locales, multicolores, ramenés des échoppes de Sidi El Djellis .. . Le jardin était aussi la vie.

"Passent les jours et les années", l'eau se tarit, les bicyclettes disparurent, les photos jaunirent et les souvenirs s'estompèrent.
Ahmed BENZELIKHA

lundi 28 mai 2007

Philippe GENTY par Ahmed Benzelikha

C'était dans un modeste théâtre de province, au désuet baroque italien, où dans un fumoir trône un piano, qui garde le souvenir de Paul Valéry. C'était à Sète qui avait ce soir là des allures de cité batave, qu'on aurait juré y avoir aperçu Jean Baptiste Clamence s'y perdre le long des canaux.
C'était "Ne m'oublie pas", de Phillipe Genty, qui y était donné ce soir là.
Fruit d'une recherche qu'on devine complexe, la démarche de Genty se fonderait principalement sur une conceptualisation psychanalytique et la mise en oeuvre d'effets visuels particuliers.
"Ne m'oublie pas", pièce sans dialogue, hormis deux exclamations significatives :"Dis quelque chose!" et un "non" qui suivra comme une réponse, est servie, portée, emportée par une partition originale, tempo magistral du procès scénique. Celui-ci est d'une envoutante impétuosité que jeu des comédiens, chorégraphie et effets spéciaux contribuent à libérer.
"Ne m'oublie pas", comme le rève verlainien est une création étrange et pénétrante. Même et autre, elle nous étreint, puis nous subjugue, dans une myriade d'émotions.
Aléatoire, serait de tenter la lecture de la pièce, tant elle s'en prêterait à une infinité.
... Pourtant un souffle tourbillonne en nous, à la confluence du spectacle, du spectateur et du sens. Un souffle fait de quête éperdue, de joies avortées, d'émois renouvellés et de (dés)espoir déchirant.
Et s'il fallait, dans la lumière crue ou blafarde des projecteurs, reconnaitre cette femme, ces femmes, ces hommes, ces automates et ces déguisements simiesiques. S'il fallait, en tous ces personnages d'un soir lointain, reconnaître quelque chose, ce serait la destinée humaine, celle de chacun de nous. Et c'est chacun de nous qui est là, sur cette scène de Sète, à vivre, à réver, à mourir. Mais, il se fait tard, Monsieur...

lundi 14 mai 2007

3ème ton

C'est ainsi que Corto Maltese me convia à prendre un café. C'était quelque part à Constantine, en contrebas de Djamaa el bey. Je regardais Essayed Ali guerroyer sur une gravure aux tons vert et jaune, rappelant les cartes du tarot espagnol," el ronda" du bleu de chauffe d'un monde révolu.
Il n'y avait aucun client, nous devions être les premiers de l'après-midi, le temps passe vite à Constantine, comme dans ce récit sismique de Si Tahar Ouettar. Il faisait chaud. Le vieux serveur semble s'ennuyer. Il m'est sympathique. Il ressemblait à un vieil oncle écrivain public, d'une fraicheur d'esprit toute juvénile, malgré les aléas de son existence. Un oncle fabuleux, qui avait plein d'histoires à raconter, des Américains de 1944 à sa rencontre avec un fantôme féminin, sur le pont de Sidi M'cid, une nuit d'hiver.
Je l'invite à prendre un café avec nous, il accepte une limonade tiède.
Il vient s'asseoir à notre table et engage la conversation.
- Il fait chaud.
- Oui, mais c'est supportable.
- Il n' y a pas becoup de monde.
- Seulement vous.
- (Désignant ma guitare) J'en jouais dans le temps.
- Vous avez arrêté ?
- On s'arrête toujours..., ma première guitare, je l'ai acheté à vingt ans, j'étais célibataire et je
travaillais comme docker.
- C'était bien ?
- D'être célibataire ?
- Non, les docks, les bateaux, le port..., tout ça..
- Faut aimer son métier et puis on n'a pas le choix.
- C'est vrai...

jeudi 10 mai 2007

ODE A MOUFDI

"Le Misericordieux, lorsque Adam fut de glaise formé et du souffle divin pénétré, appris à
l'homme les appelations".

Cette connaissance d'essence divine, ce pacte renouvelé par les messages du Seigneur, fera des mots lers témoins de notre existence.
Les nations, comme les hommes, ont besoin, pour mériter de leur nom, de mots.
C'est en les mots que nous sortons de nous mêmes, que nous affirmons notre être à nous mêmes et aux autres.
Les Nations, comme les mots, ont besoin d'hommes, pour les ciseler, pour les magnifier, pour atteindre au divin et il n'y a de divin que Dieu.
Dieu, alors, renouvelle le miracle en l'homme et lui prête le verbe qui tonne, le verbe qui prie, le verbe qui s'élève plus haut que les vagues du Déluge, lorsque sur l'esquif, Noé invoquait le Seigneur des deux mondes.
Alors qu'au plus profond des ténèbres, ce peuple et cette terre étaient plongés, l'Esprit de Miséricorde y plana et l'Algérie questionna "pour quel mal on l'enterra ?".
Naquit Moufdi ! Ce don d'un verbe pour la patrie. Mon pays eut alors une ombre sous le soleil. C'était l'ombre terrible de la révolte, sous le soleil de la Liberté.
Le champ de bataille était immense, le chant devait porter loin, jusqu'aux portes du Ciel. Une voix comme le muezzin, comme la trompe du Jugement dernier, éclata dans le fracas, puis des limbes, dans le feu d'une aube embrasée, surgit l'Algérie.
Ô Moufdi ! Ô Zakaria ! De ton sommeil, du Barzakh, que le Tout Puissant t'accorde d'entendre KASSAMAN, quand aux yeux des braves, elle fait monter les larmes. Ce sont les vagissements du premier enfant, les mâles accents d'un "Eli, Eli, lamma sabachtani ?", le cri de la femme implorant non pas l'oppresseur, mais le Seigneur. C'est la digne colère d'un peuple, la juste clameur d'une Nation.
A. BENZELIKHA