Voir, voire regarder, s'arrêter, voire se reposer, poser des questions, comprendre, s'enthousiasmer, bref partager le bref passage. Marhba!

lundi 28 mai 2007

Philippe GENTY par Ahmed Benzelikha

C'était dans un modeste théâtre de province, au désuet baroque italien, où dans un fumoir trône un piano, qui garde le souvenir de Paul Valéry. C'était à Sète qui avait ce soir là des allures de cité batave, qu'on aurait juré y avoir aperçu Jean Baptiste Clamence s'y perdre le long des canaux.
C'était "Ne m'oublie pas", de Phillipe Genty, qui y était donné ce soir là.
Fruit d'une recherche qu'on devine complexe, la démarche de Genty se fonderait principalement sur une conceptualisation psychanalytique et la mise en oeuvre d'effets visuels particuliers.
"Ne m'oublie pas", pièce sans dialogue, hormis deux exclamations significatives :"Dis quelque chose!" et un "non" qui suivra comme une réponse, est servie, portée, emportée par une partition originale, tempo magistral du procès scénique. Celui-ci est d'une envoutante impétuosité que jeu des comédiens, chorégraphie et effets spéciaux contribuent à libérer.
"Ne m'oublie pas", comme le rève verlainien est une création étrange et pénétrante. Même et autre, elle nous étreint, puis nous subjugue, dans une myriade d'émotions.
Aléatoire, serait de tenter la lecture de la pièce, tant elle s'en prêterait à une infinité.
... Pourtant un souffle tourbillonne en nous, à la confluence du spectacle, du spectateur et du sens. Un souffle fait de quête éperdue, de joies avortées, d'émois renouvellés et de (dés)espoir déchirant.
Et s'il fallait, dans la lumière crue ou blafarde des projecteurs, reconnaitre cette femme, ces femmes, ces hommes, ces automates et ces déguisements simiesiques. S'il fallait, en tous ces personnages d'un soir lointain, reconnaître quelque chose, ce serait la destinée humaine, celle de chacun de nous. Et c'est chacun de nous qui est là, sur cette scène de Sète, à vivre, à réver, à mourir. Mais, il se fait tard, Monsieur...

lundi 14 mai 2007

3ème ton

C'est ainsi que Corto Maltese me convia à prendre un café. C'était quelque part à Constantine, en contrebas de Djamaa el bey. Je regardais Essayed Ali guerroyer sur une gravure aux tons vert et jaune, rappelant les cartes du tarot espagnol," el ronda" du bleu de chauffe d'un monde révolu.
Il n'y avait aucun client, nous devions être les premiers de l'après-midi, le temps passe vite à Constantine, comme dans ce récit sismique de Si Tahar Ouettar. Il faisait chaud. Le vieux serveur semble s'ennuyer. Il m'est sympathique. Il ressemblait à un vieil oncle écrivain public, d'une fraicheur d'esprit toute juvénile, malgré les aléas de son existence. Un oncle fabuleux, qui avait plein d'histoires à raconter, des Américains de 1944 à sa rencontre avec un fantôme féminin, sur le pont de Sidi M'cid, une nuit d'hiver.
Je l'invite à prendre un café avec nous, il accepte une limonade tiède.
Il vient s'asseoir à notre table et engage la conversation.
- Il fait chaud.
- Oui, mais c'est supportable.
- Il n' y a pas becoup de monde.
- Seulement vous.
- (Désignant ma guitare) J'en jouais dans le temps.
- Vous avez arrêté ?
- On s'arrête toujours..., ma première guitare, je l'ai acheté à vingt ans, j'étais célibataire et je
travaillais comme docker.
- C'était bien ?
- D'être célibataire ?
- Non, les docks, les bateaux, le port..., tout ça..
- Faut aimer son métier et puis on n'a pas le choix.
- C'est vrai...

jeudi 10 mai 2007

ODE A MOUFDI

"Le Misericordieux, lorsque Adam fut de glaise formé et du souffle divin pénétré, appris à
l'homme les appelations".

Cette connaissance d'essence divine, ce pacte renouvelé par les messages du Seigneur, fera des mots lers témoins de notre existence.
Les nations, comme les hommes, ont besoin, pour mériter de leur nom, de mots.
C'est en les mots que nous sortons de nous mêmes, que nous affirmons notre être à nous mêmes et aux autres.
Les Nations, comme les mots, ont besoin d'hommes, pour les ciseler, pour les magnifier, pour atteindre au divin et il n'y a de divin que Dieu.
Dieu, alors, renouvelle le miracle en l'homme et lui prête le verbe qui tonne, le verbe qui prie, le verbe qui s'élève plus haut que les vagues du Déluge, lorsque sur l'esquif, Noé invoquait le Seigneur des deux mondes.
Alors qu'au plus profond des ténèbres, ce peuple et cette terre étaient plongés, l'Esprit de Miséricorde y plana et l'Algérie questionna "pour quel mal on l'enterra ?".
Naquit Moufdi ! Ce don d'un verbe pour la patrie. Mon pays eut alors une ombre sous le soleil. C'était l'ombre terrible de la révolte, sous le soleil de la Liberté.
Le champ de bataille était immense, le chant devait porter loin, jusqu'aux portes du Ciel. Une voix comme le muezzin, comme la trompe du Jugement dernier, éclata dans le fracas, puis des limbes, dans le feu d'une aube embrasée, surgit l'Algérie.
Ô Moufdi ! Ô Zakaria ! De ton sommeil, du Barzakh, que le Tout Puissant t'accorde d'entendre KASSAMAN, quand aux yeux des braves, elle fait monter les larmes. Ce sont les vagissements du premier enfant, les mâles accents d'un "Eli, Eli, lamma sabachtani ?", le cri de la femme implorant non pas l'oppresseur, mais le Seigneur. C'est la digne colère d'un peuple, la juste clameur d'une Nation.
A. BENZELIKHA